Elvis : le charisme toujours plus fort que tout

VIVA ELVIS
Elvis : le charisme toujours plus fort que tout
Philippe Rezzonico
Rue Frontenac


LAS VEGAS – Elvis. L’homme. La musique. Le mythe. Plus grand que nature et encore d’actualité plus de cinquante ans après ses débuts et quelque trente années après son décès.

En 2002, 25 ans après sa disparition, il dominait les palmarès dans 18 pays avec un remix d’une chanson obscure. Et vendredi soir, dans la capitale mondiale du jeu qui l’avait adopté, il a encore réussi l’impossible : voler la vedette au Cirque du soleil.

Viva Elvis, nouvelle production du Cirque dont c’était la première mondiale à Las Vegas, est probablement la première création de l’usine du rêve de Guy Laliberté où la matière première – ici, l’homme, la musique et le mythe qui forment Elvis – a eu le dessus sur la production, la conception et l’imaginaire de cette belle et folle compagnie de chez nous. Ce n’est même pas un commentaire négatif. Juste un implacable constat.

En prenant la décision de n’avoir aucun imitateur et de n’avoir aucune autre voix masculine que celle du King dans sa production, le Cirque s’assurait d’une forme d’authenticité inattaquable. L’ironie, c’est que cette voix, les chansons légendaires qu’elle interprète et les arrangements musicaux à la fois audacieux et respectueux d’Eric Létourneau, font que la musique et que le volet «danse», particulièrement étoffé, accaparent plus l’attention que les performances athlétiques et acrobatiques du Cirque, qui sont d’ordinaire sa marque de commerce.

Étant un fan, voire un puriste d’Elvis, au plan musical, je me suis présenté au spectacle avec cette aspiration : voir un bon show d’Elvis. Ma copine qui m’accompagnait représentait le spectateur type. Elle connaît les vingt chansons incontournables d’Elvis, mais elle s’en allait voir un spectacle du Cirque du Soleil. Au final, c’est moi qui ai été le plus comblé des deux.

La musique l’emporte

Au plan musical, Létourneau a su apporter une touche contemporaine en rehaussant des tempos, en juxtaposant des échantillonnages de chansons – Baby Let’s Play House et Good Rockin’ Tonight dans le segment de Got A Lot A Livin’ To Do – ou en mettant bout à bout des extraits d’une même chanson provenant de périodes différentes – la version originale en amorce de Blue Suede Shoes et la finale avec un extrait des années 1970.

L’ensemble a eu pour effet de dynamiser et même de dynamiter certaines relectures, sans que les puristes ne se sentent trahis. Suspicious Minds et Hound Dog ont été particulièrement réussies.

On a aussi su oser : All Shock Up, en mode gospel, c’était magnifique. King Creole… pratiquement en créole… Mmm. Disons sur un fond reggae et rasta, c’était moins convaincant, mais il fallait le faire. Quant à Return To Sender, qui frisait la mouture hip-hop, ce n’était pas loin d’être révolutionnaire.

Le visuel, toujours travaillé à fond avec le Cirque, a toujours été à la hauteur, mais les performances n’ont pas souvent été percutantes. Return To Sender, qui montrait la troupe dans un camp d’entraînement de l’armée, avec un drapeau américain géant façonné par des caleçons (!), était probablement le numéro avec le plus d’impact. Du tonnerre ! Tant pour le niveau relevé des acrobaties, les chorégraphies bétonnées et l’impact de l’ensemble. Got A Lot A Livin’ To Do, avec ses acrobates superhéros, et Jailhouse Rock, avec sa structure gigantesque et ses acrobates qui marchaient tête à la renverse, étaient de la même eau.

Signature minimisée

One Night, avec ses deux acrobates sur la guitare géante, était splendide au plan visuel, mais le numéro de voltige comme tel n’était pas à couper le souffle. Idem pour It’s Now Or Never, avec les quadruples acrobates féminines accrochées à leur câble.
Le gros soulier de suède bleu qui sert de glissade, les anneaux de mariage qui servent aux acrobates lors du doublé Love Me/Don’t ainsi que la traîne de mariée de 250 pieds durant Can’t Help Falling In Love étaient parmi les éléments visuels les plus recherchés.

Trop souvent, les tableaux étaient étoffés, mais l’élément «cirque» était absent ou presque conservateur, du moins, selon les standards à laquelle l’entreprise nous a habitués. Les tableaux de All Shock Up, Saved, Heartbreak Hotel et le segment western étaient tous très joliment présentés, mais j’avais constamment l’impression qu’une autre troupe de talent avec les moyens du Cirque aurait pu faire de même.

On avait l’impression que la signature caractéristique de l’entreprise était minimisée, comme si Elvis était un mythe avec lequel on pouvait prendre moins de liberté qu’avec les Beatles (Love). Cela est probablement dû au fait qu’il est plus facile d’illustrer l’imaginaire débridé des compositions de fin de période du Fab Four que l’univers d’Elvis, plus simpliste, et peuplé de filles et de bagnoles (magnifique Cadillac rose, d’ailleurs).

À preuve, quelques-uns des segments les plus applaudis et les plus émotifs ont été ceux les plus dénudés ou ceux où l’on voyait le plus d’images d’Elvis. Quand Love Me Tender s’est conclue, en dépit de l’apport de l’une des chanteuses – elles étaient quatre –, la foule a applaudi comme si Elvis venait de nous la chanter lui-même.

Et lors du montage d’extraits de films – sur la musique d’enfer de Burning Love – durant lesquels Elvis embrasse à la vitesse grand V ses partenaires, on réalise alors qu’on fixe notre attention sur les écrans. On ne regarde plus les formidables musiciens et la production.

Pensez-y…. En 2010, dans le cadre d’une production de quelque 160 millions $ du Cirque du Soleil, 1825 spectateurs étaient subjugués par une bande vidéo farcie d’extraits visuels vus 1000 fois. Renversant… Même disparu, Elvis vole encore la vedette à quiconque.