L'Express du 29 juin 1956
Rock' n' roll
La musique qui rend fou
«Cette musique rend fou», disent les parents américains. A
Boston, le clergé catholique a ordonné le boycott de «style
indécent». A Hartford, le conseil municipal a envisagé de
retirer sa licence au Théâtre d'État en raison du délire
collectif qui s'était emparé du public pendant une série de
concerts. Le chef de la police de Washington a demandé
l'interdiction de ces concerts à la suite de bagarres au
cours desquelles plusieurs personnes furent blessées. A
Minneapolis, un directeur de salle retira de son programme
un film musical qui avait incité un groupe de jeunes gens à
parcourir les rues de la ville en dansant et en brisant des
carreaux. Au cours d'un concert nocturne donné dans le
stade d'Atlanta, des bouteilles de bière se mirent à voler
dans le public et quatre jeunes gens furent arrêtés.
Elvis Presley
21 ans, ancien conducteur de camion et chanteur sans
charme, laid, épais, vulgaire, beuglant ses chansons en les
accompagnant de gestes si grossiers que les écrans de la
télévision ne peuvent pas l'accueillir, est la nouvelle
coqueluche des midinettes américaines. Merveille de mauvais
goût, il a vendu cette année, pour plus de six millions de
dollars de disques (deux milliards de francs) et vient de
signer un contrat de sept ans avec Hollywood.
Hurlements
L'objet de ces débordements d'enthousiasme est un nouveau
style de jazz, le «rock'níroll» (1) sur, lequel les
adolescents américains trépignent díun bout à l'attire des
États-Unis. Le «rock'n'roll», qui s'inspire directement des
«blues» noirs, s'en distingue surtout par la monotonie
lancinante de ses phrases musicales et par la vigueur de,
son rythme, «si solide qu'on pourrait marcher dessus». Le
public participe si activement à la musique que ses
hurlements et ses battements de mains couvrent souvent la
partie mélodique, ne laissant filtrer que les énormes
pulsations du rythme. Les auditeurs les plus «possédés»
dansent dans les travées.
Le «rock'níroll» produit, de l'aveu même de ses
détracteurs, un effet physique incontestable dont le
caractère sexuel est évident. «S'il faisait ça dans la rue,
a déclaré un policeman après avoir entendu et vu Elvis
Presley, une des vedettes du genre, «je le coffrerais
immédiatement».
Consultés, les psychiatres se sont emparés de l'affaire.
Selon eux, la situation n'est pas dramatique et le succès
du «rock'n'roll» s'expliquerait surtout par le besoin des
jeunes de participer à un enthousiasme collectif dont la
vie américaine ne leur offre pas l'occasion. Mais ce succès
ne différerait guère de celui du swing à la veille de la
dernière guerre on du «ragtime» en 1920. «Le «rock'n'
roll», a dit un psychologue, n'est pas plus dangereux pour
la jeunesse que le «charleston.» Mais les parents
américains - et les critiques musicaux - continuent
cependant d'y voir surtout «une musique de voyous».